Comment récupérer à la suite d’un accident ?

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Yannick a rencontré Marc Zanfagna au Fitness Vitamine. Marc y vient pour s'entraîner trois ou quatre fois par semaine, parfois le matin, parfois le soir. Il suit son propre programme, s'entraîne sérieusement, discrètement. Et puis un jour ils se sont croisés dans un train et ils ont discuté. Le parcours de cet homme est particulier comme vous allez pouvoir le constater.


Yannick : Est-ce que tu peux te présenter ?

Marc Zanfagna : Je m’appelle Marc, j’ai 28 ans et je suis actuellement en formation d’éducateur social. Sinon, je suis un grand fan de sport en général (foot, hockey, ski, fitness, etc.).

 

Y : Est-ce que tu as toujours travaillé dans le social ?

M : En fait non. J’avais commencé une formation de gestionnaire de commerce de détail à la Migros dans le but d’entrer ensuite à la police mais mon accident, dont on parlera ensuite, m’a poussé à une reconversion et j’ai fait un apprentissage d’assistant socio-éducatif. Je l’ai terminé en août 2019 et j’ai tout de suite commencé ma formation supérieure.

 

Y : Nos lecteurs l’auront peut-être déjà compris, le thème de cet échange est la récupération à la suite d’un accident ou d’une blessure. Peux-tu m’expliquer ce qu’il t’est arrivé ?

M : Je faisais de la grimpe en salle. J’ai escaladé un mur de 15 mètres en étant encordé. J’étais tout en haut lorsque l’on me crie que j’ai un problème avec ma corde. J’attends un moment puis redescends jusqu'à la moitié du parcours. On m’arrête à nouveau et on me redit que ma corde a un problème. Je m’arrête. On me dit que c’est bon et que je peux me laisser tomber en arrière. Ensuite c’est le blackout. Je me réveille par terre avec une immense douleur à la nuque. On m’a transporté aux urgences où l’on m’a fait un scanner et une radio. Il n’y avait aucune cassure osseuse et ma colonne était alignée donc j’ai pu rentrer chez moi.

Après trois jours, je suis retourné à l’hôpital à cause de la douleur mais on m’a renvoyé à la maison. Pensant que je n’avais rien, j’ai commencé des séances d’ostéopathie pour dénouer ma nuque. J’avais quand même un suivi par mon médecin pour soigner le coude que je m’étais ouvert pendant la chute. Sept jours après mon accident, je ne pouvais quasiment plus bouger mes bras : le droit s’élevait à 90° alors que le gauche qu’à 5 cm. Je suis retourné chez mon médecin qui ne s’est pas alerté, pensant qu’un muscle s’était probablement gelé.

Une semaine plus tard, mon ostéopathe a finalement mis la pression sur mon médecin pour faire une IRM de la nuque. Aucun médecin ne m’a cependant expliqué clairement les choses. J’ai dû attendre le lendemain au moment où je suis entré en neurochirurgie à l’hôpital de Sion. Verdict : luxation des vertèbres C4 et C5 avec compression de la moelle épinière. Le système nerveux au niveau des épaules était aussi fragilisé. Je me suis fait opérer deux jours plus tard durant 9 heures où l’on m’a pris un greffon au niveau de la hanche pour le placer, en passant à travers la gorge, en face des vertèbres et où ils m’ont ouvert derrière la nuque pour travailler sur le redressement de la colonne et fixer une plaque avec des vis. J’ai eu une minerve durant 3 mois tout en commençant ma rééducation à la SUVA. Ce fut un encadrement génial et intense, riche en thérapies et en sport.

 

Y : Est-ce que tu as retrouvé rapidement ta mobilité dans les bras ?

M : Comme j’avais ma minerve durant mes trois premiers mois de rééducation, on a travaillé essentiellement sur les bras mais je ne percevais pas beaucoup de progrès. J’étais peut-être focalisé sur trop de choses, j’avais aussi certainement peur. Pourtant les médecins voyaient une évolution. Les six premières semaines, je ne parvenais pas à soulever un haltère de 500 g. Il m’a fallu 8 mois pour récupérer leur utilisation mais bien une année pour retrouver une mobilité et une exécution de mouvement sans compensation. Pour la nuque, j’ai dû attendre les trois mois de minerve mais la rééducation a été plus rapide, peut-être six ou huit semaines. En revanche, il m’a fallu plus de temps pour parvenir à bouger la nuque indépendamment du haut du corps. Mais c’était plus un travail mental que physique.

 

Y : Tu as donc été pris en charge le temps de ta rééducation. Mais après ?

M : J’ai été pris en charge par la SUVA les trois premiers mois. J’ai ensuite décidé d’en sortir, car ça devenait psychologiquement trop dur d’être tous les jours confrontés avec d’autres patients, d’autres accidentés. 6 semaines après mon accident, j’avais déjà demandé de ne plus être interné puis j’ai pris un physiothérapeute à Martigny qui m’a suivi durant presque 2 ans. Les 2-3 premières semaines, je le voyais 3 fois par semaines puis on a progressivement baissé les consultations.

 

Y : Qu’est-ce qui t’a permis d’aller mieux durant ces 2 ans ?

M : Le repos, le mental et l’envie d’avancer, car personne n’allait le faire à ma place. J’avais aussi une limite de temps. Les médecins m’avaient dit que j’avais 2 ans pour récupérer ma mobilité au niveau des bras. Je n’avais pas vraiment le choix en fait. L’image que me renvoyait le miroir ne me plaisait pas et certains proches ont su me booster : me plaindre n’aurait servi à rien, il fallait que je prenne ma santé en main.

 

Y : Est-ce que tu faisais des exercices en plus de la physio ?

M : A la SUVA, j’avais entre six et sept heures de consultation par jour. A Martigny je n’avais plus qu’une séance quotidienne. J’étais donc obligé de travailler de mon côté, d’avoir un programme. J’avais toujours de courts exercices à faire chez moi.

 

Y : Quels ont été les moments les plus durs ?

M : Le fait de ne pas avoir de réponses de la part des médecins puis de recevoir un verdict relativement pessimiste. Ce sont des moments qu’il faut accepter. Puis le port de la minerve pendant trois mois. A ce sujet, c’est assez drôle, car je me fichais du regard des autres durant les deux premiers mois mais je n’en pouvais plus durant le dernier. Enfin le temps avant de percevoir une évolution. J’ai aussi eu de la difficulté à accepter que la personne qui m’assurait n’ait « rien » si ce n’est des brûlures au niveau des mains. Je ne lui en ai jamais voulu à proprement parler mais c’est difficile de ne pas comparer les peines.

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Y : Aujourd'hui, combien de fois t’entraînes-tu par semaine ?

M : En moyenne 3 ou 4 fois par semaine en salle de fitness et 3 ou 4 fois par semaine en course à pied.

 

Y : Est-ce que tu faisais ça avant ?

M : Non je faisais du foot, ce qui veut dire que j’avais 2 ou 3 entraînements par semaine plus le match. En période de pause, je faisais du ski.

 

Y : Est-ce que tu saurais déceler si ta rééducation, et du coup ton accident, t’ont apporté du positif ? J’ai vraiment l’impression que c’est en traversant des moments difficiles que l’on évolue le plus.

M : Ça m’a permis de prendre conscience du bonheur que c’est que d’être en bonne santé. J’ai aussi remarqué que durant les trois premiers mois, je n’ai été à aucun moment véritablement heureux. Et puis, il y a ensuite la fierté du chemin parcouru au moment où tu regardes derrière toi. Quand tu commences à voir des progrès, tout va beaucoup plus vite. Depuis mon accident et ma rééducation, je savoure le fait de pouvoir faire des choses tout seul. Je suis passé à quelques centimètres de la paraplégie et j’essaie de prendre conscience de ma chance tous les jours depuis ces quatre dernières années.

 

Y : Qu’as-tu retenu de cette expérience ?

M : C’est surtout l’importance du mental je dirai et j’essaie de garder ça. Ça fait trois ans que je m’entraîne seul et je le dois qu’au mental. Quand j’ai décidé d’un truc, je le fais même si ce n’est pas tout le temps facile. Avant, je me laissais plus vivre. Si j’étais fatigué, je n’y allais pas. Quand tu dois faire plus d’une année de rééducation, tu es forcé de développer cette force mentale.

 

Y : Est-ce que tu as développé cette force mentale dans d’autres domaines ? ton travail par exemple ?

M : Le fait de fréquenter pendant un certain temps du personnel médical que ce soit des infirmiers et infirmières, des médecins ou des thérapeutes, m’a motivé à travailler dans l’aide à la personne mais pas forcément dans le milieu de la santé. J’ai voulu faire un métier où je pouvais aider les gens. Une expérience passée en tant qu’animateur de colonie m’a poussé vers le social.

 

Y : Qu’est-ce que tu conseillerais à nos lecteurs qui traversent un moment difficile ?

M : Je pense qu’il est important de tout d’abord s’entourer du personnel soignant dans lequel on a confiance. Ça m’a personnellement permis d’avancer et d’avoir moins peur. Je pense que Gilles Berguerand mon ostéopathe à Martigny m’a sauvé la vie ainsi que ma neurochirurgienne, la Dresse Martinez à Sion et Daniele, mon physio à Martigny.  Il faut aussi reprendre confiance en son propre corps pour oser faire certains mouvements et évoluer. Et enfin, ne jamais lâcher. C’est tout bête mais il n’y a que ça qui fonctionne : ça ne sert à rien de pleurer sur son sort. Avoir un accident c’est injuste et personne ne mérite cela mais ce n’est pas cette pensée qui va nous permettre d’avancer. Il faut transpirer pour récupérer ce que la vie a essayé de nous prendre. Parfois ça ne marche pas mais il ne faut pas s’arrêter sur un échec.

 

Y : Et qu’est-ce que tu conseillerais à ceux qui vont bien ?

M : Tant que l’on n’a pas vécu personnellement une tragédie, c’est compliqué de se rendre compte de la fragilité de la vie. Mais il faut vraiment saisir cette chance et profiter de chaque instant, car tout peut basculer en une seconde.

J’ai tout de même parfois encore peur : il y a quelques semaines par exemple, j’ai ma nuque qui a craqué très fort alors que j’étais couché. Ça m’a fait office de piqûre de rappel et ça m’a pris quelques instants avant d’oser bouger. J’essaie de ne pas paniquer, d’apprivoiser cette peur pour ne pas me paralyser et continuer d’avancer.

J’ai toujours eu peur d’être paralysé et je me rappelle que juste avant mon opération, j’ai conclu une espèce de marché avec… je ne sais trop quoi puisque je ne suis pas vraiment religieux : j’étais d’accord de perdre l’usage de mes jambes mais je suppliais de ne pas perdre l’usage de tous mes membres. Après mon opération, je m’en voulais presque d’avoir osé penser que ce serait acceptable. Je n’avais pas le droit de négocier ce genre de choses, de me résilier à ça en me disant qu’il y avait pire.

Parmi les anecdotes, j’ai aussi refusé de signer une décharge avant l’opération. Je voulais me faire opérer mais je refusais d’accepter les risques de l’opération. Je ne m’y suis résolu que le dernier jour. Je suis également resté deux jours à l’hôpital avant mon opération, car il y avait des choses à préparer, de l’administratif à régler. Je refusais de rester dans ma chambre me disant que ça pouvait être les derniers jours de ma vie. J’étais déconnecté, sous le choc. Je n’étais jamais dans ma chambre et les infirmières passaient leur temps à me courir après. J’ai essayé de profiter de ces deux jours pour voir du monde. D'ailleurs je tiens à remercier toutes les personnes qui sont venues me voir que ce soit à l’hôpital ou à la SUVA, c’est vraiment important pour le moral. Il n’y a que ça qui fait du bien quand on est hospitalisé, que l’on soit un proche ou une simple connaissance.

 

Enfin, j’ai souvent dû raconter mon accident, que ce soit d’abord à ma famille ou à mes amis puis à des étrangers. Pour entrer dans ma formation, on doit rendre un dossier dont notre biographie où l’on explique pourquoi on a décidé de faire cette école. Il était évident pour moi que j’allais parler de cette expérience. Je l’ai donc écrite et faite corriger à mes parents sans aucun problème. Pourtant, au moment où j’ai dû la lire à haute voix, j’étais vraiment très stressé alors que d’habitude je n’ai pas de problème à parler devant un groupe. Le fait de relire c’est comme si je me rendais compte à nouveau de ce qu’il s’était passé. Je l’ai vraiment ressenti dans mes tripes et ça m’a conforté dans l’idée que je devais faire ce métier : rendre une personne heureuse, même une seule demi-heure, c’est déjà une victoire. 

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