La vision de la viticulture de Véronique Ançay

La vie est faite de rencontres et de chemins surprenants. Aujourd'hui, Yannick vous propose de découvrir Véronique Ançay, ses vignes et sa vision de la viticulture. Un dur labeur mais qu'elle a su mettre en cohérence avec sa façon de considérer la vie et la nature.

Bonne lecture!


Yannick : Est-ce que tu peux te présenter à nos lecteurs ?

Véronique : Je m’appelle Véronique Ançay, j’ai trois enfants qui sont grands à présent et j’ai 49 ans. J’ai une formation dans la viticulture : j’ai d’abord eu mon CFC à l’école d’agriculture du Valais à Châteauneuf puis j’ai fait l’école supérieure de viticulture de Changins. J’ai cependant arrêté de travailler la vigne pendant un certain temps, car même si j’aimais être en extérieur, la façon dont on travaillait à l’époque, bientôt 30 ans, ne me convenait pas. J’ai donc tourné la page assez rapidement.

J’ai eu mes enfants et je me suis tournée vers d’autres choses : grâce à ma formation d’accompagnatrice de moyenne montagne entre 25 et 30 ans, j’ai pu voir la nature avec un autre regard et ça m’a permis d’allier passion de la nature et profession. Même si j’aime beaucoup la nature, j’ai ressenti le besoin de creuser le côté humain. Après une dizaine d’années de randonnées, j’ai suivi une formation de massage et j’ai travaillé en partie en cabinet privé et aux bains d’Ovronnaz. En fin de compte, j’aime découvrir et me réaliser à travers des activités différentes. Je me considère comme une multiple passionnée !

Puis la vigne est revenue frapper à ma porte à la suite de la cession d’activité de mon père vigneron. Après quelques jours de réflexion, j’ai choisi de relever ce nouveau défi. C’est ainsi que je suis devenue artisane de la vigne d’un petit domaine d’un hectare environ, sur le côteau de Fully. Les expériences d’avant m’ont beaucoup servi dans ce retour de vie. En prenant gentiment ma place dans ce nouveau secteur, j’ai rapidement commencé à développer des allergies. Je sentais au fond de moi que le recours excessif aux intrants chimiques de synthèse n’était pas bon pour ma santé. Au bout de 3 ans de tests et questionnements, j’ai décidé de franchir le pas et de me tourner vers la viticulture biologique pour un travail plus respectueux de l’environnement et de l’humain. Il y a eu des obstacles à franchir et d’autres apprentissages à mettre en place. Au départ, les 2 principaux freins à ma démarche, mes deux croyances, étaient d’une part une rentabilité économique moindre et de l’autre la nécessité absolue de recourir à des intrants de synthèse, seuls garants de la santé des plantes. Après trois années d’expérience en bio et en biodynamie, je peux dire que je produis suffisamment de raisins et que le recours au intrants bio et surtout alliés aux tisanes m’apportent entièrement satisfaction. Je suis entièrement confortée et satisfaite de ma nouvelle orientation ! … Pour ma part, je me fie à mon intuition en transposant mes expériences en santé humaine sur la santé des plantes et en laissant l’inspiration dicter mon savoir-faire.

Après tant d’années où l’on a relégué les plantes naturelles médecines au rang « d’inutiles », aujourd'hui on redécouvre leurs vertus. C’est drôle parce que ça rejoint totalement les discours des défenseurs de la médecine allopathique à l’égard de la naturopathie.

 

Y : Quelle est donc ta vision de l’avenir ?

V : Elle va au-delà de l’aspect biologique ce qui est déjà beaucoup. Je cherche à élargir à d’autres dimensions, au-delà du plan matériel, pour intégrer l’énergétique à ma pratique. Je ressens ces forces invisibles spirituelles qui nous entourent et mon souhait est de collaborer activement avec elles pour le bien de tous et de chacun. La méditation, les états modifiés de conscience, la communication inter-espèce, la géobiologie, la mesure de l’énergie vitale, les mémoires cellulaires, la mémoire de l’eau, les sons vibratoires, le pendule, etc. sont des approches de soin global. Par exemple, il m’arrive d’utiliser le pendule pour déterminer les composantes d’une protection phytosanitaire, ou pour déterminer une intervention ou non. Je pense sincèrement que l’ouverture à de nouvelles dimensions amènera de nouveaux paradigmes, nous enrichira, améliorera notre rapport à la nature et donc à nous-mêmes. Par extension, cela amènera du bien-être, de la joie, un sens renouvelé à notre viticulture et, qui sait, de nouvelles générations d’artisans de la vigne ?

 A vrai dire, je suis au tout début de cet apprentissage, j’explore ma nouvelle vision et en découvrant toutes les potentialités offerte par la Vie, je m’Emerveille !

 

Y : Tu partages certaines pratiques sur tes réseaux dont la tisane de compost qui m’a interpellé. Tu peux nous en parler ?

V : Cette pratique m’est parvenue de Dominique Ruggli, un spécialiste en écologie et microbiologie des sols. Avec son collègue Etienne Roulin, ils ont créé un centre de compétences de microbiologie du sol. Ce centre a pour but d’aider et d'accompagner tous ceux qui travaillent la terre et qui souhaitent revitaliser leurs sols. La destruction massive de la vie de nos sols liée en grande partie par l’utilisation excessive d’herbicides et d’engrais minéraux a engendré une grande fragilité des cultures vis-à-vis des pathogènes. En effet, en simplifiant on peut dire que la disparition des micro-organismes qui participent à la transformation de la matière du sol pour la rendre disponible aux végétaux, appauvrit considérablement le « frigo » du sol et du coup les capacités d’auto défense de la plante en lien très direct.

Le principe du thé de compost est d’amener au sol une solution enrichie et active de souches de champignons et bactéries de compost pour l’aider à redémarrer son plein potentiel. Plus un sol est vivant et en accord avec son milieu, son microclimat, plus il va développer et permettre des marges d’actions et de réactions pour la plante vivant en symbiose avec lui. Pour mieux comprendre ce principe, on peut comparer le sol à l’intestin humain et la nécessité d’un bon microbiote intestinal pour que l’humain se développe et reste en bonne santé.

J’ai commencé à collaborer avec eux au printemps : nous avons installé deux tubes dans deux vignes dans lesquelles nous glissions une fois par mois une caméra pour observer l’évolution des racines de la vigne et des herbes environnantes. Nous observions aussi plein de microfaunes dans les différentes couches du sol. C’est très intéressant d’observer ce qui se passe sous terre, sous nos pieds.

 

     
 

Recette de la tisane de compost

On utilise quelques poignées de compost à un stade de décomposition déjà bien entamé (ça peut être simplement celui de notre jardin ou un compost acheté dans le commerce, tel que « le compost des Alpes » de la marque Biosphère). Attention aux compost de ville qui peuvent renfermer passablement de micropolluant et plastiques. On le place dans de l’eau qui doit être tempérée entre 20 et 25 °C et on l’oxygène durant 24 heures. Le compost s’enrichi ainsi de milliards de microorganismes qui vont proliférer grâce à la chaleur et à l’oxygène. On dilue ensuite cette substance dans de l’eau de source ou déchlorée pour la verser au pied des plants. Il faudrait faire ce processus plusieurs fois dans l’année, surtout si les sols ont été beaucoup (mal)traités par le passé. En donnant de la nourriture au sol, on aide la régénération de la biomasse, ce qui a un effet direct sur la plante.

 
     

Parmi mes autres pratiques, j’utilise du bois raméal fragmenté (BRF) ; ce sont des rameaux de buissons de diamètre inférieur au pouce, qui sont broyés grossièrement. Ainsi ils sont riches en sucre et non en lignine (bois). Placé partiellement sur le sol comme un paillage, le BRF est plus ou moins rapidement consommé par des champignons, qui vont développer à leur tour une mycorhization avec la vigne. La déconstruction du bois stimule la vie du sol et produit de grandes quantités d’humus. L’un des autres points positifs du BRF est qu’il évite la pousse de l’herbe autour du cep en plus de le protéger de la sécheresse. Attention toutefois à ne pas utiliser de BRF lors de cultures annuelles, la concurrence en azote lié à la dégradation du bois serait trop importante pour la culture qui deviendrait carencée en azote. Bien se renseigner avant son utilisation en culture de plantes pérennes.

L'utilisation du cheval fait aussi partie des pratiques adoptées par Véronique Ançay.

Y : Nous sommes toutes et tous poussés à la performance dans notre travail. Est-ce que ta façon de faire, plus consciente mais aussi peut être plus lente, pourrait être appliquée à de grandes structures ?

V : Oui. Il y a un potentiel de développement énorme mais ça demande de la réflexion sur nos propres croyances, du recul et surtout de la motivation pour se repositionner et imaginer une autre viticulture. Sortir de la notion de profit pur, pour évoluer vers un système plus solidaire, collaboratif, transparent, responsable, bienveillant…

 

Y : Certaines pratiques mécanisées ont permis de réduire la pénibilité du travail de vigneron mais sont aujourd'hui remises en question. Je pense tout particulièrement au traitement par hélicoptère. Y as-tu recours ?

V : Je n’ai pas de vignes traitées à l’hélicoptère depuis plusieurs années. Avant j’en avais et c’est certain que c’était plus confortable d’une certaine manière. J’ai mis un moment à franchir le pas car j’espérais au fond de moi que l’hélico allait passer en mode bio. Puis en constatant la grande résistance envers cette pratique, j’ai pris la décision de m’occuper moi-même de ce travail. Bien m’en a pris car je suis très heureuse aujourd'hui de pouvoir travailler avec des tisanes que je confectionne moi-même. J’ai notamment recours au Guide pratique pour l’agriculture biodynamique de Pierre Masson. Leurs recettes permettent de confectionner des tisanes à base de plantes médicinales pour aider les plantes à se défendre contre certaines maladies.

 

Y : Encore une fois, cette façon de faire peut-être mise en parallèle avec les traitements de maladie chez l’être humain : certaines façons de faire vont agresser le parasite alors que d’autres vont plutôt donner les outils au corps pour qu’il se défende lui-même face à la maladie…

V : C’est vrai. Et souvent ce sont les mêmes plantes qui sont utilisées : l’ortie, la valériane, le pissenlit, la camomille, l’achillée, la prêle, etc. Elles me servent en prévention des maladies qui touchent la vigne, lors de présence de sporulation sur les feuilles. Elles agissent aussi partiellement en mode curatif. Je les utilise à la place des produits de synthèse traditionnels. La montée en puissance du bio et de la biodynamie donne du crédit à ces pratiques et permet de nuancer le discours unilatéral sur les traitements dits traditionnels. En travaillant mes vignes en culture biologique, je respecte le cahier des charges de l’ordonnance fédérale. Au départ, ça n’a pas été très simple avec mon voisinage, car ça leur a posé des contraintes du moment que l’hélicoptère ne peut plus s’approcher de trop près des limites de mes vignes. Actuellement les choses ont été simplifiées avec l’arrivée d’entreprises de traitement au drone qui évite ou du moins réduit fortement les problèmes de dérive aérienne. Il ne faut pas opposer bio et technologie (que ce soit le drone ou l’hélicoptère), car cette dernière peut être un outil intéressant et pourrait aussi porter le bio.

En fin de compte, il faudrait surtout redéfinir notre relation à la nature. Y amener plus de sensibilité et d’intuition. Allier le yin et le yang, le masculin et le féminin et non les confronter. Et surtout, chercher la collaboration avec des personnes qui nous complètent, qui nous enrichissent et nous aide à développer certaines valeurs.

Avec toutes ces années et ces expériences, j’ai réalisé que j’avais surtout besoin que mon travail soit une mise en cohérence avec qui je suis.

 

Y :  Un petit mot pour conclure ?

V : Ayez de l’audace. Développez-la et osez affronter vos peurs. Dans cette optique, j’ai décidé de franchir un nouveau palier : cet automne 2019 je vais collaborer avec une personne qui va vinifier quelques-uns de mes raisins… Rendez-vous au printemps 2020 pour partager une belle dégustation 😊 !

  

Y :  Et on se réjouit d’y goûter !