Sport et entreprise: entretien avec Adrian Martinez

Adrian Martinez, hockeyeur et étudiant en économie
Adrian Martinez, hockeyeur et étudiant en économie

Vous le savez, nous promouvons la prise de conscience de l’importance de l’hygiène de vie au quotidien auprès de nos patients. Selon nous, il ne suffit pas de suivre une diète ou de faire deux séances de sport par semaine pour être en bonne santé ; il faut faire les choses au quotidien. Face à cette vision de la vie, on nous oppose souvent l’argument de l’emploi du temps chargé notamment dû à la carrière professionnelle. A alors commencé à germer une idée, celle d’agir au sein des entreprises, celle de faire comprendre à l’employeur comme à l’employé qu’un milieu professionnel encourageant le sport, le mouvement, la santé et l’hygiène de vie serait bénéfique pour tous. Ce n’est pas un pari facile mais certaines entreprises l’ont déjà compris. C’est notamment le cas de la fiduciaire qui a engagé Adrian Martinez pour son stage de maturité post école de commerce, car Adrian a une particularité, celle d’être un hockeyeur professionnel, ce qui implique un emploi du temps allégé. Il a dédié son travail de fin d’étude à sa situation particulière et nous avons eu le plaisir de l’interroger à ce sujet.


Yannick : Salut Adrian ! Avant de commencer notre conversation, peux-tu brièvement te présenter ?

 

Adrian : Je m’appelle Adrian Martinez, j’ai 22 ans et j’ai suivi mes études secondaires à Genève. Je fais du hockey depuis que j’ai 3 ans et demi et je n’ai pas connu de difficultés à jongler entre l’école et le sport jusqu'à la fin de mes études. C’est en entrant dans le monde professionnel via mon stage de maturité que j’ai compris l’importance de trouver son équilibre : on ne peut pas réussir sans trouver une entreprise qui met à disposition les moyens nécessaires à un sportif de haut niveau. On peut difficilement tout miser sur sa carrière sportive, car elle peut s’arrêter du jour au lendemain, d’où l’importance d’une formation professionnelle plus traditionnelle à côté. Pour réussir, il faut certes de l’envie de la part du sportif mais aussi des moyens, donc une entreprise acceptant cette situation particulière. Il y a eu une véritable prise de conscience dans les milieux sportifs concernant la nécessité d’apprendre un autre métier : d’une part pour préparer l’après-carrière, car on ne peut pas être sportif d’élite toute sa vie et de l’autre pour parer aux coups durs, aux arrêts forcés. Mes parents m’ont bien fait comprendre cette nécessité et je leur en suis reconnaissant. J’ai des amis qui se retrouvent obligés de débuter un apprentissage à 23 ans alors qu’ils avaient le même niveau que moi en hockey.

Aujourd'hui, j’évolue dans une équipe de hockey semi-professionnelle qui me sert de tremplin alors qu’elle sert de fin de carrière à des joueurs plus âgés. J’ai encore l’opportunité d’avoir une carrière professionnelle dans le milieu sportif, ce qui ne m’empêche pas de suivre en parallèle des études en vue d’obtenir un Bachelor en économie.

 

 

Y : Avec notre société M&Y Coaching, nous utilisons des principes d’hygiène de vie pour traiter les problématiques de nos patients. Cela passe par l’alimentation, la gestion du psyché et, chose qui nous intéresse plus particulièrement aujourd'hui, le sport. Donner cette information au « tout public » est une chose mais la donner aux entreprises, c’en est une autre alors que l’on passe plus de 70% de notre temps au travail. C’est dans ce but que je t’ai proposé cette discussion aujourd'hui, car tu as consacré ton travail personnel de maturité à ce sujet. Peux-tu nous en parler ?

 

A : C’est un travail que j’ai rendu à la fin de l’année de stage en entreprise qui a clôturé mon école de commerce. Il s’agit d’un rapport de fin de stage qui doit également amener une plus-value à l’entreprise.

 

 

Y : Tu cites, dans ton dossier, les avantages pour les entreprises d’avoir des employés sportifs. Un petit mot là-dessus ?

 

A : On peut faire un lien entre le sport d’équipe et le monde de l’entreprise où l’entraîneur équivaut au patron et où toute l’équipe doit collaborer pour atteindre des objectifs communs. On y apprend l’importance de travailler en équipe et le fait que ce qui compte n’est pas notre petite personne. On doit se plier aux ordres même si on n’est pas toujours d’accord, apprendre la hiérarchie, le savoir-vivre et la collaboration. Avoir conscience que tout le monde doit jouer le jeu pour ne pas être pénalisé. Je pense sincèrement que si on baigne dans cette ambiance depuis tout petit – par le biais notamment d’un sport collectif – l’intégration dans le monde du travail sera plus facile. Je pense que le sport en soi – collectif ou non – enseigne une certaine hygiène de vie qui permet de faire un lien avec le monde de l’entreprise mais que c’est surtout celui collectif qui a le plus de similarités avec l’entreprise.

 

 

Y : Si on prend ton cas, tu es sportif de haut niveau (Adrian s’entraîne tous les jours, en plus de son travail). Tu ne peux donc pas assurer les mêmes horaires que les autres employés, ce qui peut être une contrainte pour l’entreprise. Je pense que ce problème est souvent pointé du doigt. Qu’est-ce qui a motivé ton entreprise à t’engager ?

 

A : L’entreprise où j’ai fait mon stage était déjà sensibilisée à cette problématique. D'ailleurs un de mes collègues était un footballeur du FC Servette. C’est vrai que la recherche d’une entreprise n’a pas été facile : j’ai des entraînements ou des matchs les mercredis ou les vendredis soirs qui peuvent avoir lieu à l’autre bout de la Suisse ce qui implique que je parte plus tôt. Les lundis sont compliqués. C’est vrai que certains employeurs voient cela comme une contrainte inutile. Certains préjugés persistent à l’égard des sportifs, on peut facilement se dire qu’ils ne vont pas s’impliquer dans la vie de l’entreprise et se focaliser uniquement sur leur carrière sportive.

Heureusement, de plus en plus d’entreprises prennent conscience de notre situation et même nous encouragent dans la voie sportive. C’est à la fois grâce à leur compréhension et à ma reconnaissance que j’ai réussi ma maturité en donnant mon maximum même si c’était dur de tout gérer. Il faut le voir comme une situation où tout le monde est gagnant et non comme la possibilité pour une seule personne de profiter d’un système. Il faut être clair dès le début quant à l’engagement, aux enjeux et aux implications. Comme je l’ai dit, un joueur de sport d’équipe a peut-être développé des compétences auxquelles un étudiant lambda est moins sensibilisé. On nous a aussi inculqué la hargne, la volonté de toujours se dépasser pour atteindre ses objectifs.

 

 

Morgane : Comment se déroulait une journée de travail-type ? Comment combinais-tu travail et entrainement ?

 

A : Quand j’étais à Genève, je débutais ma journée avec un entrainement : rendez-vous à 5h45 pour être sur la glace de 6h15 à 7h30. Ensuite j’allais travailler de 8h00 (8h15 en cas de circulation dense) à 17h00 avec une heure de pause à midi. Puis je retournais m’entraîner. Les horaires des entraînements du soir variaient : s’ils débutaient à 17h00, je partais plus tôt, s’ils commençaient à 18h30, je compensais mes heures de travail en restant jusqu'à 17h30. Je rentrais chez moi à 20h00. Et rebelotte le lendemain.

Les deux premiers mois sont ceux de l’adaptation donc les plus durs à vivre mais du moment où on a trouvé son rythme, ça devient plus facile. Certains jours, je n’avais pas d’entraînement et suivais donc une journée de travail normal. Les jours de matchs en extérieur, je devais souvent partir dès 13h00 du travail, car on a facilement 3-4 heures de trajet en bus. Tout était planifié à l’avance : on recevait notre planning mensuel sportif 10 jours avant la fin du mois précédent, ce qui facilite l’organisation avec le travail.

 

 

M : qu’en est-il de tes relations avec tes collègues ? La concurrence et la rivalité peuvent être féroces dans certains milieux professionnels. Est-ce qu’ils acceptaient ta situation particulière et t’aidaient dans ton job ?

 

A: Au départ, c’était compliqué. Je me rappelle du premier jour où nous avons été présentés à l’équipe et où on a certainement été jugé : « ce sont eux les deux stagiaires sportifs d’élite, qu’est-ce qu’ils valent ? Est-ce que ce ne sont que des branleurs ? ». On a eu la chance de travailler dans un petit service de 8 personnes et tout s’est très vite bien déroulé : chacun a appris à se connaître et on a montré qu’on s’impliquait sérieusement, qu’on n’était pas là pour glander ou pour profiter du système. Les relations avec les employés des autres services étaient plus compliquées. On a pu se sentir rabaissé (en fin de compte, nous n’étions « que » des stagiaires en maturité) mais ça ne posait pas plus de problème que tant.

Notre formateur a rapidement remarqué les bénéfices que nous avaient apporté le sport pour gérer la vie en entreprise, le travail d’équipe, les ordres et la ponctualité. Les gens que l’on côtoyait au quotidien ont vite compris notre sérieux et notre implication. Les autres restaient sans doute sur de vieux préjugés.

 

 

Y : Je vois qu’il y a pas mal de choses qui sont faites avec les écoles (notamment la formule « sport-étude » pour l’école obligatoire) pour permettre aux jeunes qui veulent faire une carrière sportive de faire également une formation à côté. Pour ce qui est des apprentissages, c’est plus compliqué d’en trouver en tant que sportif. As-tu un point de vue à ce sujet ?

 

A: C’est vrai que c’est plus compliqué. J’ai personnellement eu de la chance, car j’ai tout de suite choisi la voie estudiantine et j’ai été en sport-étude depuis le cycle d’orientation. En revanche, j’ai eu des coéquipiers qui ont choisir la voie de l’apprentissage et beaucoup ont eu de la peine à trouver un employeur qui acceptait leur situation. A Genève, on essaie de faire bouger les choses et le canton propose une liste des employeurs ouverts à l’engagement d’un sportif d’élite mais elle ne regroupe pas l’entier des professions et certains coéquipiers ont dû trouver par eux-mêmes.

Selon moi, il manque des patrons qui sont sensibilisés à ces situations. J’ai l’impression qu’un employeur sera plus ouvert à l’engagement d’un sportif d’élite si lui-même est passionné et pratiquant de sport. Eux semblent voir l’opportunité qu’il y a à donner sa chance à un jeune appartenant à la relève sportive.

Il faut également relever que l’obtention d’un CFC en Suisse doit répondre à de nombreuses exigences notamment en matière de présence de l’apprenti et de participation aux cours interentreprises, ce qui peut poser des barrières supplémentaires à une bonne cohabitation « sport – apprentissage ». Mais il me semble que les choses progressent et vont dans le bon sens pour les sportifs.

Devenir sportif de haut niveau est déjà un travail en soi et c’est vrai qu’il est nécessaire d’avoir des structures, des filières et du soutien spécifique pour pouvoir évoluer dans les deux sphères de façon harmonieuse.

 

 

M : est-ce qu'aujourd'hui tu te consacres pleinement à ton activité sportive ou as-tu un job « alimentaire » ? Est-ce facile de combiner les deux lorsque nous ne sommes plus en formation (on peut être plus exigeant avec un employé qu’avec un apprenti) ?

 

A: Je suis en première année de Gestion à la HES et ne suis donc pas confronté au milieu professionnel en tant qu’employé. Lorsque j’ai présenté mon cas à la HES de Sierre, on m’a soutenu et j’ai pu diviser ma première année de HES en deux ans, ce qui me permet de me consacrer à 100% au hockey sans mettre entre parenthèses mes études commerciales ; elles sont juste rallongées de quelques années. Ce n’est pas toujours facile, notamment en période d’examens ou de play-off mais, comme pour tout, il faut se donner les moyens.

 

 

Y : Pour revenir à notre sujet, le bien-être en entreprise est une chose mais est-ce qu’il y aurait un avantage pour l’entreprise d’un point de vue commercial/marketing de se tourner vers la santé de leurs employés ?

 

 A: Je suis persuadé qu’il y a un intérêt. Dans le cadre de mon travail, je me suis notamment intéressé à l’absentéisme des employés et il s’est avéré que les personnes pratiquant régulièrement un sport étaient moins absentes que celles qui n’en font pas. Le sport permet la santé mais aussi de trouver un équilibre de vie, notamment parce que le sport permet d’évacuer le stress dû au travail (et vice-versa). Faire du sport permet aux employés d’être en bonne santé aussi bien mentale que physique. L’investissement personnel favorise l’investissement professionnel.

Du point de vue marketing/commercial, c’est évident que le soutien sportif amène une plus-value à l’entreprise.

 

 

Y : Je suis curieux de savoir si tu as des idées ou des pistes d’amélioration des conditions d’une entreprise sur le sujet du bien-être ?

 

A: Mon ancienne entreprise participait au paiement d’abonnement fitness de ses employés et mettait à disposition des douches, ce qui permettait aux employés de faire du sport pendant leur pause du midi. Je pense que le partenariat avec une salle de sport est bénéfique pour tout le monde, aussi bien pour l’employeur que pour l’employé, pour l’entreprise que pour la salle de fitness.