Réflexions, avis et témoignages autour du jeûne

Notre dossier sur les pratiques du jeûne (© Mhyr)
Notre dossier sur les pratiques du jeûne (© Mhyr)

Le jeûne est une pratique très populaire dans les milieux de la naturopathie et du sport: hydrique ou sec, hebdomadaire ou intermittent, en cure ou en thérapie, les types de jeûne sont aussi variés que leurs adeptes.

Ni Yannick, ni Morgane n'en sont pourtant fans. Plutôt que d'exposer simplement leurs arguments ou de comparer des études scientifiques, nous avons décidé de mêler nos ressentis, les recherches et les témoignages de ceux qui le pratiquent régulièrement.

Plus qu'un article, il s'agit ici d'un dossier qui sera actualisé au fil de nos recherches. En cliquant sur les titres ci-dessous, vous tomberez directement sur la partie dédiée :

  1. Pierre et Milena: naturopathes et adeptes du jeûne
  2. Arnaud et Morgane: un pratiquant de longue date et une tentative non concluante
  3. Thierry: l'expérience du jeûne thérapeutique

N’hésitez pas à nous contacter pour avoir plus de détails.

 

Prêts à lire ? Alors, à vos yeux !


La vision de Pierre et Milena, deux adeptes naturopathes

Yannick: Comment pratiquez-vous le jeûne ?

 

Pierre : J’ai commencé à pratiquer le jeûne il y a trois ans : il s’agissait d’un jeûne hydrique (c’est-à-dire que je continuais de m’hydrater (eau, café et tisane)) de 24 heures par semaine. Je l’ai fait par pure curiosité.

Ensuite je me suis mis au jeûne intermittent, encore une fois par envie de tester la pratique mais aussi pour pouvoir prendre du poids mais je n’ai pas constaté de résultats. A présent, je suis retourné sur un jeûne hebdomadaire de 24 heures mais je ne bois que de l’eau. J’ai testé le jeûne sec (sans eau) qui est plus efficace mais je préfère celui hydrique.

 

Milena : J’ai commencé le jeûne pour mettre en pratique ce que nous voyions en cours. J’ai d’abord testé le jeûne intermittent à la fin de l’année 2018, car il s’agit d’une pratique qui peut facilement être intégrée dans son quotidien. Pendant une semaine, j’ai cessé de manger le soir (dernier repas à 16h00, premier repas à 8h00). C’était facile à mettre en place mais je n’ai pas ressenti beaucoup d’effet mis à part une sensation de tranquillité due au repos digestif. J’ai abandonné pour des raisons sociales (je vis avec mon copain qui mange le soir et ce n’est pas drôle de le regarder manger tout seul).

Depuis janvier, j’ai arrêté de manger le matin, ce qui était plus simple pour ma vie de couple puisqu'on ne déjeune jamais ensemble. J’ai enchaîné ce rythme plusieurs mois avec facilité. Le seul truc un peu pénible est dû aux gens qui t’entourent : tu arrives le matin au travail, tout le monde finit de déjeuner ; il y a la pause de 10h00, et cela tous les jours de la semaine.

Je suis donc passé au jeûne hebdomadaire de 24h00 en me disant que la privation ne serait pas quotidienne mais concentrée sur une seule journée. C’est moins contraignant. J’ai choisi de le faire le jeudi, car je n’ai pas de cours l’après-midi. Je me suis dit qu’ainsi je pourrais me reposer si j’étais fatiguée. Les effets ont été très positifs et je peux même aller au sport durant cette journée. Plus je pratique le jeûne, moins je ressens la faim.

 

 

Comment avez-vous découvert cette pratique ?

 

: Beaucoup de personnes parlent de ses bienfaits, notamment à l’EPSN. Il me semble que c’est le seul sujet sur lesquels tous les profs s’entendent. C’était donc tentant de l’essayer. L’influence de Pierre est également notable.

 

: Je ne m’en rappelle même plus…

 

 

Pourquoi le pratiquez-vous ? dans quel objectif ?

 

: Il y a d’abord une recherche de santé (moins de fatigue, plus de confort digestif, meilleur éveil et confort de vie). On m’a également fait remarquer que j’avais perdu du poids. Moi-même je ne l’avais pas remarqué mais la balance a parlé d’elle-même : j’ai perdu 8 kilos. C’est cool mais ce n’était pas le but recherché.

 

: Il y a aussi cette recherche de santé qui marche bien ainsi qu’une prise de poids qui était recherchée.

 

Yannick : De mon côté, j’ai testé le jeûne hebdomadaire de 24heures pendant un mois et je l’ai très mal vécu. J’ai besoin de manger tout le temps et je pense que c’est ce rapport à la nourriture qui a fait que j’ai mal vécu l’expérience. Je reste intéressé à retenter le coup et surtout à parler avec des gens qui le pratiquent. Je ne mangeais pas du soir de la veille au soir du lendemain, ce qui me permettait d’avoir au moins un repas par jour (idem pour Milena). J’avais cependant d’énormes céphalées et je me suis vraiment imposé cette pratique (contrairement à Milena qui s’autorise à manger quelque chose si elle se sent trop faible un jeudi après-midi). Je pense que d’avoir pratiqué le jeûne sous la contrainte n’a pas aidé.

 

: le fait de ne pas manger durant une journée m’a permis d’optimiser mon temps, d’autant plus que je le fais pendant un jour où j’ai congé l’après-midi : je n’ai pas besoin de cuisiner ni de manger et je dois vraiment m’occuper l’esprit pour ne pas ressentir la faim. Je suis donc plus efficace. En revanche, j’ai peur de finir par me lasser de cette pratique. Au début, je me réjouissais d’arriver au jeudi parce que c’était une pratique nouvelle, maintenant c’est devenu une habitude et j’ai peur qu’un jour ça devienne une contrainte (Y : tu ne te lasses pas de toutes tes habitudes : tu n’as pas arrêté de te brosser les dents parce que c’est devenu une habitude 😉).

 

P : Milena relève un point intéressant : à force de pratiquer le jeûne, les effets ne te semblent plus aussi puissants alors que quand tu fais une pause et que tu reprends, tu retrouves cette sensation. C’est normal et dû à l’adaptation du corps mais ça joue quand même sur le mental.

 

 

Est-ce que vous avez fait évoluer votre pratique du jeûne ?

 

P : J’ai tout de suite commencé avec les jeûnes de 24 heures (du soir au soir) mais au début je buvais quand même beaucoup de café. A ce moment-là, je ne savais pas que ce n’était pas une bonne idée. Je suis ensuite passé au jeûne intermittent où je ne mangeais pas le matin. Puis je suis repassé au jeûne hebdomadaire mais en allongeant la durée puisque je ne mange pas du soir au déjeuner du surlendemain. J’ai ressenti une grosse différence et voulu tester les limites.

 

M : J’aimerais faire comme Pierre en supprimant un repas supplémentaire mais à chaque fois que j’ai voulu le faire, j’avais un repas de prévu avec des amis ou de la famille. L’occasion ne s’est donc pas encore présentée mais je vais le faire.

 

 

Est-ce que vous faites attention à votre alimentation les jours qui encadrent le jeûne ?

 

: Je ne pense pas que ce soit nécessaire pour un si court laps de temps. Évidemment, ce n’est pas recommandé d’attaquer avec une grosse raclette tout de suite après un jeûne.

 

: Je ne fais pas particulièrement attention à la reprise mais j’aimerais bien mieux la gérer. Encore une fois, ma vie sociale me rattrape et je me vois mal refuser la pizza préparée par mon chéri le lendemain de mon jeûne. La toute première fois que j’ai jeûné, j’ai ensuite mangé très vite parce que je devais me dépêcher pour me rendre à un rendez-vous. J’ai eu de grosses crampes et maux de ventre alors que mon repas n’était pas spécialement lourd. Il faut faire attention au contenu de son assiette mais aussi à la rapidité d’ingestion : lorsque ton système digestif n’a rien reçu de solide pendant 24 heures, il doit se remettre au travail gentiment.

 

 

En tant que thérapeutes, si vous deviez conseiller le jeûne à quelqu'un, quel protocole lui proposeriez-vous ?

 

: Le patient doit avant tout tester et adapter la pratique à ses besoins. Je lui conseillerai d’y aller progressivement, en sautant peut-être un seul repas pour commencer. Comme il s’agit d’un jeûne court, je ne lui proposerai pas de changer son alimentation de base. Si le patient n’a pas peur de tester le jeûne, je lui dirai de simplement se lancer. Au pire, il peut arrêter et se nourrir, ce n’est pas interdit. 😉

 

: Une entrée progressive dans le jeûne est l’attitude la plus adaptée comme le dit Milena. Il faut vraiment s’écouter, se faire confiance et ne pas hésiter à arrêter si on ne se sent pas bien.

 

 

Comment se passe une journée type de jeûne ?

 

: Je jeûne le jeudi, jour où je ne travaille que le matin. L’après-midi est réservé aux trucs administratifs et au ménage. Au début, je misais sur le fait de rester active afin de ne pas penser à la nourriture. J’essayais aussi de faire du sport pour m’occuper. Maintenant que je suis à l’aise avec la pratique du jeûne, je ne cherche plus à combler la moindre de mes heures : je fais les choses que je dois faire sans stress. C’est devenu une journée normale, à l’exception que je ne mange pas.

 

P : C’est à peu près pareil. Je ne fais pas vraiment de différences entre les journées où je mange et celle où je ne mange pas. Je reste volontiers à table avec ma famille pour les repas même si je jeûne. Au début, c’est dur mais à force on s’y fait et maintenant ça passe super bien.

 

M : Le corps semble s’habituer à la pratique et savoir qu’il aura de nouveau à manger le lendemain. Plus on le pratique de façon régulière, plus c’est facile.

 

P : je fais beaucoup plus de sport quand je jeûne. J’ai l’impression que mon corps stresse (de façon positive) pendant cette journée, ce qui me fournit plus d’énergie. Du coup, j’essaie de bouger un max pour me dépenser.

 

 

Une information à ajouter ?

 

P : Selon moi, il y a un lien à creuser entre le jeûne et la neurogenèse (qui consiste en la différenciation de cellules souches en neurones, conduisant à l’apparition de nouveaux neurone).

 

M : On peut aussi relever le fait qu’on utilise le glucose à disposition pendant le jeûne. Jeûner me donne l’impression de repartir chaque semaine sur de nouvelles bases. J'ai également la sensation d'être moins attirée par la malbouffe

© Pixabay
© Pixabay

La pratique d'Arnaud et le test de Morgane

Yannick: Salut Arnaud. Nos lecteurs ont déjà eu l'occasion de te rencontrer que ce soit par le biais de recettes de cuisine ou de pratiques sportives. Aujourd'hui, tu nous racontes tes expériences en matière de jeûne. Pour commencer, comment le pratiques-tu ?

 

Arnaud : Je ne mange pas du dimanche soir 18h00 au mardi matin 5h00. J’ai d’abord commencé par ne plus manger du dimanche soir au lundi soir et j’ai décidé de prolonger lorsque j’ai remarqué que je supportais bien le fait de ne pas manger. Pour mettre les choses dans leur contexte, je mange habituellement 6 fois par jour : à 5h00, à 9h00, à 12h00, à 15h00-16h00, après mon entrainement et avant d’aller dormir.

 

 

Comment et pourquoi as-tu décidé de jeûner 36 heures par semaine ?

 

: Quand j’ai décidé de le faire, le dimanche était mon jour de relâche : je ne m’entraînais pas et je mangeais n’importe quoi dans des quantités astronomiques. Du coup, je subissais des maux de ventre tous les lundis, ce qui fait qu’un jour j’ai décidé de ne pas manger afin de laisser mon corps se reposer. Le lendemain, je me suis senti comme neuf.

 

Ensuite, j’ai peu à peu diminué mes excès du dimanche, ce qui fait que je n’avais plus de douleurs le lundi. Ne pas manger pendant un jour et laisser mon système digestif au repos me donne vraiment l’impression d’être fin prêt pour rattaquer le mardi. Après une grosse bouffe, tu te sens plein, tu as l’impression que tout ton corps ne peut pas assimiler tout ce que tu lui as apporté. Couper l’alimentation le dimanche soir me permet d’être bien le lundi même si j’ai beaucoup mangé la veille et d’être vraiment en pleine forme le mardi. En revanche, je maintiens mes 4-5 cafés et je fume mes cigarettes comme tous les autres jours.

J’ai commencé le jeûne de 24 heures il y a quatre ans et j’ai rallongé la période de jeûne jusqu'au mardi matin depuis novembre 2018. Je ne sais plus vraiment comment j’ai connu la pratique, il me semble que ça vient d’un ami qui jeûnait sur plusieurs jours. Au début, ça me paraissait inconcevable et finalement, ne pas manger durant 36 heures m’est bénéfique.

 

 

Tu es un adepte de la musculation. Selon toi, est-ce que le jeûne est un frein ou au contraire un plus à ta masse musculaire ?

 

: Ça n’a strictement rien changé. Le jeûne a plus, selon moi, un but physiologique et psychique que physique. Ce n’est que 36 heures dans une semaine, ça n’a pas d’impact sur ma forme physique. En revanche, je ressens vraiment une sensation de propreté au niveau psychique.

  

 

C'est vrai que l'on peut considérer le jeûne comme un moyen d'exercer un contrôle sur son corps, ce qui peut t'aider à recommencer ta semaine sur une base saine...

 

A : C’est vrai que ça permet de repartir sur des bases saines. En fin de compte, le jeûne est la finalité de mon weekend.

 

 

Est-ce que tu fais attention à ton alimentation les jours qui encadrent le jeûne ?

 

: Pas du tout. Le dimanche, j’essaie de privilégier des aliments de qualité mais je suis plus cool sur la quantité et les horaires de mes repas que durant la semaine. Après, c’est vrai que j’ai une hygiène alimentaire déjà bien cadrée. Ce n’est pas comme si je me goinfrais de malbouffe toute la semaine et que je décidais de jeûner pour évacuer tout ça. Je mange beaucoup mais je mange bien. C’est peut-être pour ça que je n’ai pas besoin d’encadrer le jeûne. Cela étant, je ne comprends pas vraiment l’intérêt de jeûner si c’est pour recommencer à mal manger le lendemain…Il vaut mieux d’abord gérer une alimentation correcte, puis s’intéresser au jeûne qui pourrait amener un plus.

 

 

A qui recommanderais-tu la pratique du jeûne ?

 

: Je la conseillerais à toutes les personnes qui se sentent saturées alors qu’elles mangent bien. Ça permettrait au système digestif de se reposer.

 

 

Selon toi, il vaudrait mieux le faire un jour "off" ou un jour de travail ?

 

: Personnellement, je le fais le lundi qui est un jour où je travaille (je suis chauffeur poids lourd) sans arrêt et où je m’entraîne en musculation. Le soir, j’arrive chez moi, je me mets devant la télé et je file dormir. C’est une journée normale et je ne ressens aucune limite de dépense énergétique. Je pense que c’est plus facile de le faire un jour de travail qu’un jour de repos où l’on est peut-être plus tenté par la nourriture et où on a le temps de penser que l’on ne va pas manger.

  

 

As-tu déjà eu des symptômes de type vertiges ou maux de tête pendant que tu jeûnais?

 

A : Non jamais. Je peux avoir des coups de fatigue pendant mon entrainement mais c’est plus dû à l’entrainement qu’au jeûne selon moi. Je m’entraîne minimum 4 fois par semaine, principalement en musculation. Le lundi, je choisis mon groupe musculaire préféré qui demande beaucoup d’énergie et ce n’est pas parce que je jeûne que je m’entraîne moins bien. 

 

Morgane (durant cette interview, nous étions tous les trois autour d'une table chez Zen) : de mon côté, j’ai testé plusieurs fois le jeûne mais j’ai toujours eu de gros maux de tête. Contrairement à Arnaud, j’avais choisi le vendredi qui était un jour « off » en me disant que je pourrais laisser mon corps se reposer. Je l’ai très mal vécu et j’ai vraiment subi le jeûne, plus à cause des effets psychologiques que de véritables conséquences physiques.

 

A présent, je suis parfois retentée de tester le jeûne mais je me cache derrière de nombreuses fausses excuses sociales : tel jour, je mange avec X, le lendemain avec Y, le vendredi c’est le marché, le weekend il y a les invitations au restaurant, etc. Le jeûne intermittent m’intéresse beaucoup mais j’aurais trop de mal à choisir quel repas éliminer de ma journée…

De plus, je n’ai pas de véritables raisons de jeûner si ce n’est l’envie de mettre mon corps au repos et l’idée séduisante de pas avoir à trouver quoi cuisiner pendant une journée. Il y a aussi cette envie de faire un « restart », de repartir sur de bonnes bases parce que je suis dans une période où je mange pas mal de cochonneries. Comme je fonctionne par cycle, ça pourrait être une bonne chose.

 

N.B. A la suite de cette discussion, Morgane a essayé de jeûner le lendemain même. Ça fait encore rire ses collègues de travail et elle a tenu moins de 24 heures en étant d’une humeur exécrable…

 

 

Ma dernière question s'adresse à vous deux et part du principe de l'Hormèse que l'on peut résumer par "ce qui ne te tue pas, te rend plus fort". Selon vous, est-ce que le fait d'imposer régulièrement le jeûne à son corps lui permettrait de se renforcer et de mieux se défendre face à l'environnement extérieur (par exemple face aux maladies saisonnières) ?

 

A : Pour moi, le corps est une machine : il travaille tant qu’on lui apporte de l’énergie mais l’énergie, ce n’est pas forcément de l’alimentation. Preuve en est : on peut jeûner, être en forme et se dépenser. En jeûnant, le corps doit aller chercher de l’énergie ailleurs que dans l’alimentation.

J’y vois un parallèle avec le fait de travailler en extérieur durant l’hiver. Personnellement, je peux avoir des baisses de forme mais elles ne m’empêchent pas d’aller travailler alors que certaines personnes qui travaillent dans des milieux professionnels plus « neutres » tombent plus facilement malades. Je pense sincèrement que c’est dû au fait que j’ai habitué mon corps à un contexte inconfortable. Le jeûne pourrait aussi être une contrainte que l’on décide d’imposer à son corps pour le renforcer.

 

M : Personnellement, je doute que 24 heures suffisent pour changer un comportement. Je ne dis pas que le jeûne n’est pas bénéfique – il permet au système digestif de se reposer, ce qui est déjà un grand plus – mais je ne pense pas qu’il puisse chambouler le corps au point de le changer. C’est valable aussi bien pour le jeûne de 24 ou 36 heures que pour le jeûne intermittent. Je pense que la loi de l’Hormèse s’applique mieux aux jeûnes plus longs, tels que ceux d’une semaine par exemple.

 

A : Je pense quand même que le fait de faire une chose toutes les semaines, même si ce n’est « que » 24 heures peut transformer ton corps. C’est en tout cas le cas en musculation où le fait d’entraîner un groupe musculaire une fois par semaine amène de belles évolutions. A force de répétitions, on obtient des résultats.

© Pixabay
© Pixabay

Une semaine de jeûne "thérapeutique": l'expérience de Thierry

A la suite d’un cancer de la vessie, Thierry a dû revoir son hygiène de vie d’une part à cause des besoins de vidange à intervalles réguliers et de l’autre à cause de la fatigue engendrée par le cancer et la rémission. Cette fatigue, Thierry ne l’avait pas planifiée ; son entourage non plus. Elle fait partie de ces effets secondaires qui n’en sont pas vraiment un et qui pourtant impacte grandement notre quotidien. Thierry est chef d’entreprise, cela lui a permis de réduire son temps de travail et de déléguer une partie de ses affaires mais être employeur est aussi source de stress. Or, fatigue et stress ne font pas bon ménage, vous commencez à le savoir.

 

Un jour, Thierry annonça à sa famille qu’il allait partir pour une semaine de jeûne et de randonnée pour faire un restart. Thierry n’est pas un féru d’ésotérisme ou de médecine alternative mais il a décidé de s’accorder ce temps pour se faire face et être seul. C’est cette démarche qui a mené à cette conversation avec Yannick… Peu de questions ont encadré cet entretien, c’est pourquoi nous vous le proposons sous forme de récit, parfois ponctué par une réflexion ou une question de Yannick.

 

***

 

Thierr: Parmi toutes les personnes touchées par le cancer que j’ai pu rencontrer, la chose la plus compliquée à gérer c’est la fatigue de l’après et ceci, quel que soit le cancer. Et je trouve cela dingue. On peut facilement comprendre une fatigue occasionnée par une chimio et par tous les produits que l’on t’injecte mais la fatigue de la rémission est plus compliquée à gérer. Elle demande de revoir son mode de vie, de modifier ses habitudes ainsi que celles de son entourage. Par exemple, je devais me lever très régulièrement durant la nuit pour me vider et éviter les douleurs. J’ai mis du temps à trouver un rythme nocturne et mes fréquents réveils ont pu susciter des craintes ou des inquiétudes chez mon épouse. Ces nuits hachées ne sont pas réparatrices, ce qui implique des pauses durant la journée. Il y a des jours où ça va mieux et d’autres où tu as couru toute la matinée et répondu à une multitude de téléphones qui t’ont usé et qui t’obligent à te reposer l’après-midi.

 

Yannick : tu constates donc vraiment un impact du stress sur ta fatigue ?

 

T : Evidemment. Le stress c’est peut-être la cause de la maladie, du moins au départ. Tu sais, quand j’ai pu me libérer du boulot, ça faisait des années que j’avais la boule au ventre au sens propre du terme. Le jour où ça a passé, ça m’a libéré. C’était certes pendant la maladie, donc j’avais toujours cette préoccupation-là mais le souci du boulot en moins m’a permis de concentrer mon énergie sur moi pour me bagarrer contre la maladie. C’est à ce moment-là que j’ai compris l’impact du stress… trop tard peut-être mais bon, on est fait comme ça : on apprend à bosser encore et toujours parce qu’il faut faire, on n’a pas le choix quand on est indépendant, entrepreneur ou employeur.

 

Y : Ce que tu dis m’interpelle vraiment et me conforte dans l’idée qu’il est essentiel de mettre des choses en place, des protocoles pour apprendre à gérer son stress même en plein boom afin de se préserver sur le long terme. On peut travailler plus durant des périodes tout en gérant ce stress.

 

T : Ça fait écho à tous ces cours ou toutes ces formations sur la gestion du temps et du travail. Souvent, les coachs nous poussent à nous fixer des rendez-vous avec nous-mêmes. J’ai un ami aussi entrepreneur qui a pris l’habitude de quitter son bureau et de dire à sa secrétaire : « Je pars aux soins intensifs », ce qui signifie qu’il ne sera pas atteignable jusqu'à ce qu’il soit de retour une ou deux heures plus tard. Ça lui permet de reprendre le job après avoir fait un break et d’être de nouveau frais.

Quand je vois la façon de travailler des responsables de PME, je me dis que nous fonçons tous dans le mur et qu’il serait bénéfique pour tout le monde d’avoir un moment de pause chaque semaine où chacun serait libre de faire ce qu’il veut : rentrer faire une sieste, jardiner, faire les courses, passer du temps avec sa famille, etc. Après je suis réaliste et je saisis ma chance : je suis entrepreneur mais je suis aussi entouré ; la boîte ne dépend pas que de moi. Je ne peux alors m’empêcher de penser aux personnes qui doivent gérer un business seul, là ça devient beaucoup plus compliqué de lâcher prise.

J’ai aussi de la chance au niveau familial : ma femme et mes enfants ont été là du début à la fin. On a tout fait ensemble : les rendez-vous chez le médecin, chez l’oncologue, à l’hôpital, etc. C’était un soutien émotionnel mais qui m’a aussi permis de mieux comprendre la maladie, car nous étions plusieurs face aux médecins et aux diagnostics. Ça m’a permis d’être plus positif, ce qui m’a donné plus de force pour combattre la maladie, stimuler mon système immunitaire et ne pas sombrer dans le pessimisme. J’ai toujours essayé d’appliquer à 100% les conseils des spécialistes pour ne pas leur mettre de bâtons dans les roues. Il faut prendre tout ce qu’il peut t’aider et t’investir dans ce combat. Tu n’es pas obligé de croire en toutes les médecines alternatives mais elles peuvent t’apporter de l’espoir et ce n’est pas négligeable. Lorsque l’on est en rémission, l’important n’est pas de savoir quelle méthode ou quel remède nous a soignés, la seule chose qui compte c’est que le cancer a été vaincu. Malheureusement, il faut trop souvent avoir été confronté à un souci de santé pour comprendre l’importance de l’hygiène de vie. Agir en prévention, c’est toujours plus compliqué parce qu’on ne sait pas vraiment si ça marche ou non puisqu'on n’est pas fragilisé ou malade.

 

Y : D'où l’intérêt de ce genre d’article qui permet l’identification : ton discours sera peut-être plus impactant que le mien sur certaines personnes, parce que je n’ai que 30 ans et que je n’ai pas traversé ce que toi tu as traversé… En tout cas, je te remercie déjà pour tout cet échange et je te propose de passer à présent à la question du jeûne. Comment as-tu découvert cette pratique ?

 

T : C’est venu un peu par hasard de la part de mon ostéopathe qui était au courant des soucis que j’avais eus. Il avait vu un documentaire sur le jeûne à la télévision qui l’avait fait penser à moi. J’ai regardé ce documentaire mais l’ambiance très SPA luxueux ne me plaisait pas du tout et encore moins l’idée de payer une très grosse somme pour une semaine dans un hôtel sans nourriture. J’ai quand même décidé de faire d’autres recherches et je suis tombé sur le centre Interlude bien-être qui propose des offres du type « jeûne et bien-être » dans le Val-d’Illiez. Le prix était plus raisonnable et les thèmes me parlaient plus, notamment la formule « jeûne et randonnée » où l’on est accompagné durant une semaine par une naturopathe, une professeure de yoga en formation et des « guides » de randonnée. J’ai tenté le coup, j’ai appelé le responsable, je lui ai expliqué mon cas (notamment mon besoin d’être dans une chambre individuelle proche des WC) et j’ai signé pour une semaine au mois de mai 2018.

C’était aussi une démarche un peu égoïste, car ça représentait surtout pour moi la possibilité d’avoir une semaine pour moi tout seul. J’aurais pu partir en couple mais ça me semblait difficile et source de tensions. J’aurais aussi pu le faire à la maison mais il y aurait eu trop de tentations et les soucis du quotidien et de l’entretien de la maison m’auraient trop facilement accaparé, ce qui n’était pas le but recherché. Plus qu’un jeûne, c’était un ressourcement, un moyen de récupérer de l’énergie comme j’ai pu en tester d’autres tels que l’hypnose ou l’homéopathie.

Le jeûne dans ce centre est cadré et préparé : une semaine avant, j’ai reçu un programme de « descente alimentaire » que j’ai suivi du mieux possible. Ça n’a pas été trop difficile, car je ne suis pas un gros mangeur de base et qu’il m’arrive souvent de ne presque rien manger durant une journée, surtout lorsque ma femme ou mes enfants ne sont pas là. Je n’ai jamais vraiment eu la sensation de « creuver la dalle » ; la descente alimentaire n’était donc pas trop difficile. Le centre préconise également une hydrothérapie du côlon (ou irrigation du côlon) afin d’éliminer certaines particules qui stimuleraient la sensation de faim. J’ai arrêté de me nourrir le vendredi soir et je me suis présenté au centre le samedi.

 

Y : Est-ce qu’il y a un protocole à suivre durant cette semaine en centre ?

 

T : La naturopathe est présente et nous encadre tout au long du séjour qui propose un jeûne hydrique durant lequel nous pouvons boire de l’eau et des tisanes (préparées par ses soins) à volonté tout au long de la journée. Le matin, vers 8h30, nous avons le droit à un jus de fruit qu’elle a préparé en fonction de nos besoins et pour parer les carences éventuelles. Le soir, elle nous prépare un bouillon clair. Le jeûne se termine le vendredi à midi où l’on partage un repas mais où l’on mange peu, non pas par privation mais parce qu’on ne ressent pas le besoin de manger plus. Arrive ensuite la reprise alimentaire qui correspond un peu à l’envers de la descente alimentaire. Personnellement, un weekend festif m’attendait (un anniversaire le samedi, une confirmation le dimanche). J’ai profité des repas sans abuser des quantités et sans avoir de problèmes digestifs. Comme je l’ai déjà dit, je suis, de base, un petit mangeur. Je n’ai pas vécu le jeûne comme un choc trop important pour mon organisme.

Pendant cette semaine de jeûne, la naturopathe a beaucoup parlé d’alimentation et de nutrition mais je dois avouer que j’y ai assisté plus par politesse que par intérêt… Il y avait aussi des animations musicales ou des conteries le soir. Deux guides de la région étaient également présentes pour nous proposer plusieurs types de balades et pour nous raconter l’histoire de la région. C’était un peu le Club Med en fait : nous avions un large choix d’activités mais nous n’étions forcés à rien. Si nous voulions dormir pendant une semaine, nous pouvions le faire. Nous avions également accès aux bains qui se trouvaient à un kilomètre et demi du chalet et nous pouvions payer des suppléments pour profiter des massages. La naturopathe « exigeait » simplement 2 points de contact journaliers afin de vérifier que nous vivions bien le jeûne.

En une semaine, j’ai fait un peu moins de 100 kilomètres de marche sans manger, j’allais à la piscine et je profitais de me reposer. J’étais étonné de pouvoir faire cela sans souffrir alors que lorsque je partais avec mon épouse pour une randonnée de 3 heures, nous emportions des bananes, des barres, etc. bref, on s’encombrait de choses que nous devions porter alors que là j’avais simplement une gourde d’eau, mon téléphone et un mouchoir.

Sur le groupe que nous étions, une seule personne a quitté le centre en cours de route parce que ses enfants lui manquaient trop. Mais personne n’a semblé avoir souffert de la faim ni n’a pété les plombs. Il y avait deux personnes fumeuses et il ne leur était pas interdit de fumer. Certaines personnes venaient pour perdre du poids mais la naturopathe les a averties que ce qu’elles perdraient pendant cette semaine, elles allaient certainement le reprendre par la suite. Pour moi, ce n’était pas le but. Je voulais jeûner pour essayer de me ressourcer et de gagner de l’énergie. La mesure d’énergie n’est pas mécaniquement mesurable mais selon mon épouse, le jeûne dans ce centre est ce qui m’a le plus donné de « peps ». Combien de temps ça dure, est-ce que je l’ai toujours ? Je n’en sais rien et je pense que c’est très difficile de le mesurer.

 

Y : Mais finalement, est-ce que c’est nécessaire d’apporter un chiffre pour prouver que ça marche ? Est-ce que ton propre ressenti ne devrait pas te suffire ?

 

T : C’est vrai. C’est une expérience difficilement quantifiable et qu’il est aussi compliqué de suggérer aux autres, car on ne peut pas savoir si ça nous convient avant de l’avoir soi-même expérimenté.

 

Y : Et toi, tu le referais à nouveau ?

 

T : Alors oui ! D'ailleurs je voulais y retourner cette année mais je m’y suis pris trop tard pour la formule « jeûne et randonnée » et c’est celle qui me parle le plus. J’ai beaucoup apprécié la liberté de cette semaine ainsi que la naturopathe présente. Je pense sincèrement le refaire en 2020.

 

Y : Le fait de pouvoir le faire à ta façon montre que cette pratique est accessible à tout le monde, même à ceux qui ne sont pas férus de théorie et de naturopathie. On peut le faire juste pour soi sans en souffrir.

 

T : C’est vrai. J’étais un peu à part dans le groupe, j’étais d’ailleurs le seul homme. Les femmes parlaient beaucoup de leur façon de s’alimenter dans le quotidien. C’était la grosse discussion des premiers jours. Les profils étaient variés mais toutes étaient passionnées par la nutrition, ce qui n’était pas mon cas. J’ai participé à tous les ateliers par respect pour les organisateurs et pour m’intégrer au groupe. C’était intéressant mais ce n’est pas mon truc. Si je le refais, je ne pense pas que je réécouterai les formations. J’en profiterai pour passer du temps avec moi-même et me promener encore plus.

 

Y : Merci beaucoup Thierry. Ton témoignage apporte un autre éclairage sur le jeûne. Nous avons pu aborder, par le biais de cet article, le jeûne intermittent et le jeûne de 24 heures mais c’est la première fois que nous parlons d’un jeûne que je qualifierais de thérapeutique. Je pense vraiment que celui-ci est riche en vertus mais qu’il doit se faire dans un cadre particulier, loin des soucis du quotidien.

 

T : Oui et je pense que l’une des choses qui fait que le jeûne se passe bien, c’est que l’on est libre d’arrêter quand on le souhaite. J’ai été curieux et j’ai demandé aux organisateurs s’ils avaient eu des personnes qui avaient triché et ils m’ont dit que c’était arrivé une seule fois : une personne avait une réserve de chips cachée dans sa chambre et ils lui ont demandé de partir, car ce n’était pas correct vis-à-vis des autres participants.

 

Y : En Nouvelle-Zélande, j’ai rencontré un Allemand qui voyageait seul durant six semaines chaque cinq ans. La demande venait de sa propre famille, car elle avait constaté que c’était nécessaire pour lui de tout quitter – famille et travail – durant un laps de temps pour se ressourcer. Ta démarche est en fin de compte assez similaire : on a parfois besoin de partir seul pour se retrouver et cela ne remet pas du tout en compte l’amour que l’on porte pour sa famille.

 

T : Oui. D'ailleurs le gérant m’a dit que peu de couples venaient ensemble pour une semaine de jeûne. Beaucoup viennent séparément : l’un pour une semaine, l’autre pour une autre. Cela permet de partager l’expérience tout en la vivant pour soi. Il y a aussi des personnes qui viennent entre amis, c’est sans doute plus facile à gérer. L’avantage en y allant seul, c’est que l’on construit sa semaine comme on le veut du début à la fin. Le cadre y fait aussi beaucoup : on est dans un chalet proche d’une ferme, pas dans un grand hôtel type thalasso. C’est un peu rustique et je ne louerai pas un chalet comme ça pour des vacances mais ça se prêtait très bien à l’expérience.

 

Y : Et bien Thierry, je te remercie vraiment pour ce partage d’expériences.

 

Pixabay
© Pixabay