4 mois à Montréal #14

Au sommet du St-Hilaire.
Au sommet du St-Hilaire.

 

Grâce à mon sujet de thèse (les romans d’espionnage), j’ai la chance de partir 4 mois à Montréal, ville où la paralittérature et la culture populaire sont objets de considération. 

Cela fait 14 semaines que j’utilise la même introduction… et si aujourd’hui, je vous expliquais ce que je fais réellement ?


- Nom, prénom : Ok. Votre profession ?

- Je suis doctorante au Fond National Suisse de la Recherche.

- Heu… *regard confus du fonctionnaire chargé de remplir ma feuille* Vous êtes étudiante ?

- Oui, enfin non, enfin je suis payée pour ce que je fais alors…

 

*Passage d’un regard confus à un regard gêné… il n’y a pas de case préconçue pour ce que je fais.*

"C'est quoi ton métier?"

Ce genre de scène est relativement fréquente et en accompagne une multitude d’autres. La question bateau appartenant au kit des questions de rencontre, le fameux « tu fais quoi dans la vie ? », est toujours une épreuve lorsque notre métier n’est pas clair et sort un peu des carcans habituels. Personnellement, il me rappelle toujours combien le monde universitaire évolue dans une bulle, hors du temps, hors de la société. Au fil des jours, j’ai donc dû développer plusieurs réponses que j’adapte selon l’interlocuteur et l’humeur du moment :

  • La sincère : « Je suis doctorante en littérature et histoire contemporaine. J’analyse des romans d’espionnage français parus pendant la Guerre Froide, les « OSS 117 », afin de déterminer leur représentation de l’Autre, de comprendre en quoi la paralittérature marque l’imaginaire politique de l’époque et s’il y a ou non évolution de 1958 à 1972. » …et toi, tu fais quoi ?
  • La blasée : « Je lis des livres, je les analyse et je les synthétise. En gros, j’écris un grand travail de master sauf que je suis payée pour. » C’est celle qui fait rire jaune.
  • La raccourcie aboutissant à un gros malentendu : « J’écris un livre. » Ce qui est souvent compris comme « je veux écrire un best-seller d’espionnage et devenir riche ». En soit, l’un n’exclut pas l’autre…

"C'est pour faire quoi plus tard?"

Généralement, la question de « tu fais quoi maintenant ? » est suivie de « mais… après ? » parce que le doctorat n’est jamais compris comme une fin en soi. Eternel étudiant, le thésard ne fait pas un métier, il est en apprentissage. Cette conception ne me gênerait pas si elle ne s’accompagnait pas le plus souvent d’un regard un brin paternaliste. Avant, je répondais que je visais la carrière académique, que je voulais être professeur à l’uni. Ça en jette quand même et ça rassure les gens qui peinent à comprendre que l’on accumule des années d’étude juste parce qu’on aime ça et que l’on a saisi une opportunité parce qu’elle se présentait. Aujourd’hui, je réponds de but en blanc : « je ne sais pas ». Je ne dis pas que l’enseignement universitaire ou le monde de la recherche ne me séduisent plus, au contraire je trouve ça plutôt chouette de pouvoir se spécialiser dans certains sujets. Je refuse juste de me créer un plan de carrière.  Ce qui, je l’avoue, peut poser quelques soucis d’organisation à celui avec qui vous faites votre vie ^^’.

Avant d’entrer à l’université, j’avais un objectif très clair : enseigner au collège, ce qui impliquait cinq ans d’université plus un an de pédagogie ; soit six ans d’étude avant de plonger dans la « vraie » vie. Un semestre d’uni a suffi à balayer un rêve en gestation depuis dix ans. Problème : je savais ce que je ne voulais pas faire mais pas ce que je comptais faire. J’ai donc élargi mes horizons en prenant des cours en communication, au cas où…

La fin du Master pointait le bout de son nez lorsque l’on me proposa un sujet de doctorat. La thématique m’était inconnue (les romans d’espionnage) mais la période (Guerre Froide et révolutions sociales des années soixante) ainsi que les directeurs de thèse me plaisaient donc me voilà embarquée pour un doc de trois ans. Après ? on verra. Je ne dirai pas non à un post-doc ou à un poste d’assistant à l’université mais d’autres fonctions m’intéressent : documentaliste, journaliste, archiviste, éditrice, même l’enseignement au secondaire recommence à me plaire. En parallèle, tout un autre domaine a émergé, celui du bien-être et de la santé au naturel : herboristerie, naturopathie, aromathérapie.  Je ne ferme aucune porte et j’ai l’espoir fou de pouvoir combiner plusieurs métiers. Je veux « juste » (oui, je suis une fille trop très idéaliste) occuper mes journées en faisant des choses qui me plaisent.

"Mais ça sert à quoi?"

Cessons les rêveries et soyons un peu pragmatique en admettant que je suis une étudiante rémunérée pour lire et synthétiser des livres. On arrive alors enfin à la question qui fâche, celle de l’utilité. Parce que oui, on vit dans un monde où tout doit servir concrètement à quelque chose, parce qu’on ne va pas payer quelqu’un juste pour qu’il fabule sur le passé quand même ! Et pourtant non, ma recherche ne va pas révolutionner le monde. Par contre, elle a bousculé le mien et ça, égoïstement, je trouve important. Le principal apprentissage de ma thèse n’est pas l’analyse concrète de mes romans, ça va plus loin. Faire une thèse en sciences humaines et sociales c’est, comme leur nom l’indique, comprendre l’humain et la société. Pensée utopique ou non, je me penche sur le passé pour mieux comprendre le présent et espérer mieux gérer l’avenir. En étudiant les conditions de travail des ouvriers italiens lors de l’Expo64, j’ai compris que les problèmes de l’émigration présentés comme nouveau par un certain parti ne l’étaient pas du tout. En analysant les manifestations féministes et la presse féminine des années soixante, j’ai été sensibilisée aux inégalités de genre. Un travail sur le photoreportage du Japon ainsi que mes questionnements sur les représentations des méchants dans mes romans d’espionnage m’interrogent sur l’importance de l’Autre pour définir le Soi. Bref, les sciences humaines et sociales stimulent les réflexions et, surtout, replacent au centre l’Humain et non plus l’Economie. Et je pense que ma réalité n’est pas plus irréaliste que celles de mes interlocuteurs qui pensent avoir, eux, les pieds bien sur terre alors qu’ils spéculent sur de l’argent qui, en plus de ne pas leur appartenir, n’existe même pas...

Surtout et ce sera le mot de la fin, faire un doctorat me permet de développer un esprit critique et de synthèse. En sciences humaines et sociales, plus que des compétences techniques, ce sont surtout des qualités d’esprit que l’on développe… et c’est bien ça, non ?


Allez, retour au concret. Vous trouverez ici une liste de mes travaux et conférences. Et dimanche prochain, le 17 avril, j’interviendrai dans le colloque OFF-CIEL à Montréal dans un pub métal. Si, si, je vous jure. Photo à suivre ! ;-)

Bonne semaine à vous tous =)

Morgane